L’envolée du selfie est devenue universelle – touchant aussi bien présidents, pape, célébrités, et simples citoyens – et cette mode ne fait que prendre de l’ampleur. Un sondage récent mené par le Pew Internet & American Life Project a ainsi établi que 54 % des utilisateurs d’Internet ont posté des photos faites par eux en ligne. Et sur ces centaines de millions de photos, beaucoup s’apparentent au selfie. Par exemple, il y a actuellement 62 millions de photos avec le tag "selfie" sur Instagram, ce réseau social qui a largement contribué à la popularité de l’autoportrait. Ce chiffre, en constante augmentation, n’inclue pourtant pas les selfies échangés sur Facebook et Twitter.

Malgré sa définition dans le dictionnaire ("une photo prise de soi-même, en général avec un smartphone ou une webcam et postée ensuite sur un réseau social"), la première mention du mot selfie remonte à un forum en ligne australien de 2002 – bien avant l’ère des caméras de face de l’iPhone et la mode des réseaux sociaux. Pourtant, ce qui différencie un selfie d’un autoportrait pourrait être sa technique (de pointe) et, vraisemblablement, sa méthode de circulation sur les réseaux sociaux

Qu’est-ce qui rend un selfie si passionnant – et pourquoi nous sentons nous obligés d’en prendre ? Selon Pamela Rutledge, psychologue et directrice du Centre de recherche de psychologie média américain, le désir de faire des selfies, de les poster et d’en obtenir des "j’aime ", vient d’un comportement biologique propre à tous les humains.

Rutledge explique ainsi au Huffington Post : "Je pense que cela influence notre perception des liens sociaux, de la même façon, par exemple, que lorsque vous allez à une soirée et que des gens s’exclament 'Oh, j’adore ta robe'. La validation sociale, biologique est un vrai besoin et il y a même une région du cerveau dévolue à l’activité sociale."

La naissance du selfie ne date pas des premiers smartphones. Comme le fait remarquer la BBC, on pourrait arguer que les premiers selfies ont été pris dans les années 1900 avec des miroirs ou en utilisant un minuteur. Ils correspondent à la définition orthodoxe puisque le photographe était aussi le sujet de la photo et que si on regarde la technologie de l’époque, l’appareil photo était un gadget aussi dernier cri que notre iPhone moderne. Bien que beaucoup de ces photos prises soi-même incluaient de grands groupes de famille ou d’amis (contrairement au selfie en solo actuel), certaines personnes de cette époque ont fait preuve de créativité pour prendre des images d’elles-mêmes, posant devant des miroirs afin d’obtenir des clichés individuels.

Mais à l’ère digitale, les selfies ont décollé d’une façon totalement inattendue. Les humbles débuts du selfie sur Internet ont vu les utilisateurs de réseaux sociaux retourner leur appareil photo ou, comme à la fin du XIXème siècle, utiliser des miroirs pour prendre des photos d’eux-mêmes pour des réseaux sociaux précurseurs comme Myspace – ou simplement pour envoyer à leurs amis ou par plaisir personnel.

Que ce soit à travers l’objectif d’un appareil photo de 1860, ou face à votre iPhone, Rutledge émet l’hypothèse qu’une photo personnelle confère un sentiment de contrôle et de maîtrise: "En un sens, cela vous permet d’explorer plus qu’avec la plupart des photographes. Vous pouvez contrôler l’image que vous diffusez ; et vous en êtes à la fois le photographe et le sujet, ce qui peut être un sentiment libérateur."

 

Les points positifs et négatifs

Alors, les selfies nous aident-ils ou nous font-ils du mal ? On dirait que c’est un peu les deux. Selon une étude récente anglaise, partager trop de photos personnelles – y compris des selfies – peut faire du tort à nos relations et nous rendre moins appréciable.

"Nos recherches ont montré que ceux qui postent fréquemment des photos sur Facebook risquent de le faire aux dépends de leurs relations dans la vraie vie", explique dans son rapport le Dr David Houghton, en charge de l’étude. "Ceci est dû au fait que, hormis les amis et les proches, les gens ont du mal à interagir avec ceux qui partagent constamment des photos d’eux-mêmes."

Certains experts émettent la possibilité que les photos partagées sur les réseaux sociaux, y compris les selfies, peuvent façonner l’estime de soi, ainsi que le comportement des adolescents. Les mots "selfie" et "narcissisme"sont souvent reliés, et des recherches ont établi que certaines photos postées sur les réseaux sociaux, comme celles d’amis s’amusant lors d’une soirée, peuvent aggraver le sentiment de solitude chez celui qui les regarde.

Cependant, certains psychologues soutiennent que les selfies peuvent être une affirmation de soi, tout en révélant nos tendances égocentriques. Dans un blog posté sur Psychology Today lla psychologue Peggy Drexler affirme que les selfies peuvent êtres valorisants, s’ils sont considérés de la bonne manière.

Les femmes, qu’elles soient riches et puissantes… ou autres, ont de plus en plus une image positive d’elles-mêmes. C’est une bonne chose. La créatrice de la série Girls, Lena Dunham, est un grand fan du selfie, aussi bien dans les réseaux sociaux que dans sa série – qui partage avec le selfie un côté "aveu". A la télévision, le personnage de Lena Dunham apparaît souvent nu ou à divers stades de déshabillage : dans la vie réelle, ses selfies sur Instagram ne sont pas forcément flatteurs selon les standards habituels. Ils mettent au défi "l’idéal hollywoodien", ce qui est, aussi, une bonne chose, surtout à une époque où les célébrités de taille 34 dominent autant l’écran. Plus la fourchette de types de silhouettes est large, mieux c’est.

En d’autres termes, bien que le fait de prendre un selfie puisse paraître comme un geste égocentrique mettant en jeu des attentes de genre, d’âge, et de statut social, les amateurs de selfies ne sont pas simplement des sujets, ils sont aussi des metteurs en scènes capables de partager une vision artistique et un message plus importants, tout comme le ferait un photographe traditionnel. Et parce que c’est le cas, certains selfies peuvent diverger d’un portrait classique.

Selon Rutledge, quand c’est fait de façon réfléchie, prendre un auto-portrait peut vraiment permettre de trouver confiance en soi. "Je crois que les selfies permettent aux gens d’assumer de différentes façons. Il y a des moments où les femmes ne s’aiment pas du tout, alors la tendance opposée montrant des femmes normales –comme le fait la campagne des savons Dove– va dans la bonne direction; et avec les selfies, on a un déluge de femmes et d’hommes normaux", explique-t-elle. "Quand vous avez l’impression d’avoir plus le contrôle, vous avez plus tendance à essayer de nouvelles choses, à prendre plus de risques, et à expérimenter davantage pour gagner en confiance."

 

Pour un selfie sain

Il y a une façon de s’adapter à cette nouvelle culture du selfie. Que vous soyez un novice ou un pro en la matière, il y a toujours des façons réfléchies de procéder quand vous postez, conseille Rythledge. Elle propose deux principes fondamentaux pour poster sur les réseaux sociaux:

La règle de la grand-mère: "Ne postez rien en ligne, que ce soit écrit ou en photo, que vous ne voudriez pas que votre grand-mère ou votre futur employeur voit. Surtout les selfies."

La règle de l’ascenseur : "Vous ne voudriez pas dire quelque chose dans un ascenseur que vous, ou quelqu’un d’autre, n’aimerait pas entendre – le monde entier des réseaux sociaux est un ascenseur. Soyez conscient de l’ampleur de la plateforme. C’est facile de croire que vous partagez une photo avec quelques personnes, mais Instagram est public et n’importe qui peut tomber dessus."

Au final, selon Rutledge, c’est surtout une question d’équilibre et d’ouverture d’esprit. "S’ils sont bien faits, les selfies ont un potentiel créatif", dit-elle. "Pour se sentir bien, on doit se connaître soi-même et les selfies fournissent un nouveau rituel pour le faire."

Dans un entretien accordé au site Atlantico, Yves-Alexandre Thalmann, psychologue clinicien, pointe du doigt les dangers de cette mode sur les filles.

L’art de l’autoportrait n’est pas nouveau. Mais les réseaux sociaux l’ont démocratisé à tel point qu’il est aujourd’hui accessible à tous. Pour Yann Leroux, psychologue et blogueur spécialiste des jeux vidéos, la pratique numérique de l’autoportrait a juste « trouvé un nom ». Le psychologue veut dédramatiser le phénomène : « Tous les gens le prennent pour de l’exhibition mais c’est autre chose. On a conscience de ce qu’on présente aux autres ». Se « selfiser » c’est vouloir se rassurer : « À l’aide de cette pratique, on vérifie, on teste simplement ». Et pour ce faire, les utilisateurs des réseaux sociaux n’hésitent pas à mettre tous les atouts de leur côté : duck face, torse nu chez les hommes, attitude sexy… tous les moyens sont bons pour être vu et revu car selon Yves-Alexandre Thalmann : « Ce qui n’est pas exposé n’est pas vécu. Être vu est la condition pour exister. » Le psychologue poursuit : « Les adolescentes utilisent plus les réseaux sociaux que les garçons de leur âge car elles ont toujours eu une avance sur eux concernant la maîtrise du langage. Les femmes sont dans le jeu de la séduction, il s’agit d’attirer l’attention par le physique. Le selfie devient donc une carte de visite. Les garçons sont beaucoup moins dans cet état d’esprit communicationnel car plus physiques. » Les garçons moins dans le virtuel et la séduction ? Un constat que partage Sylviane Barthe Liberge, psychologue clinicienne : « Les filles sont plus à l’aise que les garçons pour exprimer leurs émotions, verbalement. Il est donc logique que les garçons trouvent dans le selfie une manière plus facile d’exprimer leur ressenti. »

 

Plus de risques pour les filles ?

Mais Yves-Alexandre Thalmann rappelle que ces selfies ne sont pas anodins : en exposant l’adolescent sur les réseaux sociaux, ils les exposent au jugement d’autrui et mettent en péril leur estime de soi. C’est pour cette raison qu’il estime que les filles encourent plus de risques que les garçons. Celles pour qui « l’apparence est essentielle sur le marché de la séduction », se mettraient donc plus en danger que leurs homologues masculins : « Il me semble que les adolescentes sont plus susceptibles d’être visées par de violentes attaques : trop maquillées, elles sont qualifiées de "filles faciles". Pas assez, elles sont décrétées "malades"… L’arrière-plan peut indiquer des habitudes de vie, des choses plus intimes qui peuvent les exposer à des quolibets, ou pire, à du harcèlement », indique Sylviane Barthe-Liberge rappelant toutefois que les adolescents peuvent eux aussi être visés sur leur manque de virilité. Un avis que son confrère Yann Leroux partage : « Les filles n’ont pas un narcissisme plus fragile que les garçons, ces derniers ne sont pas non plus épargnés. » Chacun y serait donc autant exposé.

 

Une pratique qui renforce les conduites sexistes ?

Néanmoins, les attitudes suggestives des adolescentes sur les photos impliquent des commentaires violents et souvent dégradants pour l’image de la femme. « Nous avons aujourd’hui des stars qui sont beaucoup sur le registre de l’hyperféminisation, voire de l’hypersexualisation. Il est donc logique que l’on retrouve ces deux traits dans les selfies des adolescentes », commente Sylviane Barthe-Laberge. Selon elle, il est évident que les poses prises suggèrent « des invitations à la sexualité » susceptibles d’entraîner « des commentaires forts, voire violents, face à ces images qui peuvent susciter du désir » quitte à alimenter les remarques sexistes : « Cela peut renforcer d’une certaine manière le sexisme, mais qui est déjà présent au "naturel" ». Pour Yann Leroux en revanche, le selfie ne représente pas plus de danger que la publicité par exemple : « On vend bien des yaourts en mettant des femmes en culotte, pourquoi le selfie serait plus dégradant pour l’image de la femme ? » 

 

Quel rôle pour les  parents et l’école ?

Faut-il mettre en garde les enfants contre cette pratique ? Yves-Alexandre Thalmann psychologue clinicien, ne le juge pas souhaitable : « Il faut éviter les discours moralisateurs que les adolescents refusent d’accepter et d’écouter.» De même, Sylviane conseille aux parents et aux institutions d’agir sur un « un mode de responsabilisation et de confiance » : « L’école, où les adolescents passent le plus de temps finalement, doit aussi être vigilante sur ces questions et encadrer les adolescents, les accompagner dans une démarche réflexive. L’école doit leur permettre de développer leur esprit critique ». Yann Leroux conseille lui de prendre le temps de réfléchir à ce besoin de s’exhiber. C’est aussi l’occasion de travailler sur soi.

Tous les articles publiés ici ont été rédigés et mis en page par VASSONEY Stéphane et en sont donc sa propriété intellectuelle (loi 92-597 du 1er Juillet 1992). Lorsqu'ils ont été reproduits totalement ou en partie, les sources sont citées. Cet article est une compilation de plusieurs articles du net (terra femina, psychologie.com, Atlantico…)